Flying Whales : feu vert décisif pour l'usine géante de dirigeables XXL
C'est un dossier sans équivalent dans le paysage industriel tricolore. « L'enjeu c'est de créer de toutes pièces une nouvelle filière aéronautique, c'est inédit en France au 21e siècle », répète à l'envi Vincent Guibout, le directeur général de Flying Whales. Mais aussi Alain Rousset, le président du conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, qui défend vigoureusement un « projet phare de la politique régionale en matière d'innovation, de transition écologique et de réindustrialisation ».
Et l'élu socialiste n'a pas hésité depuis 2017 à impliquer financièrement la collectivité régionale à hauteur de plusieurs dizaines de millions d'euros. Car si les dirigeables géants de l'entreprise volent un jour, cela devra nécessairement passer par la case Laruscade, à 40 kilomètres au nord de Bordeaux. C'est dans cette commune de 3 000 habitants que doit voir le jour le premier site capable d'assembler le LCA 60T, un ballon de 200 mètres de long capable d'emporter une charge de 60 tonnes.
Le chemin de croix environnemental
Pour le construire, il est question d'aménager une zone d'activités économiques de 75 hectares pour accueillir une piste d'envol et deux hangars de 240 mètres de long pour 70 mètres de haut. Ce qui pose d'évidentes questions d'insertion paysagère mais aussi d'impact environnemental. Car le site de Laruscade est riche d'une biodiversité qui ne demande qu'à être préservée comme l'a clairement rappelé l'Autorité environnementale. En l'occurrence ce projet d'industriel d'ampleur se heurtait jusqu'à présent à la présence sur le site de deux espèces protégées : la loutre d'Europe et le vison d'Europe. Ce qui avait justifié l'avis négatif du Conseil national de protection de la nature (CNPN).
La communauté de communes et Flying Whales attendaient donc depuis plusieurs semaines une dérogation du ministère de la Transition écologique. Et, selon nos informations, ce dernier vient de rendre un avis favorable permettant de déroger à l'interdiction légale de porter atteinte à ces deux espèces. Une étape indispensable pour la poursuite du projet puisque son absence a, par exemple, joué un mauvais tour aux irrigants des Deux-Sèvres il y a quelques mois.
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« Cette décision vient reconnaître le travail sérieux engagé dans la prise en compte des enjeux environnementaux du site de Laruscade par la Région et la communauté de communes. Il s'agit d'un cap significatif pour la création du projet de zone d'activités économiques dirigeables », se réjouit Flying Whales, qui mettait en avant « un plan solide pour éviter, réduire et compenser l'impact sur la biodiversité », notamment en réduisant l'emprise au sol des bâtiments et des parkings.
Mais l'entreprise a également dû prouver l'absence d'alternative à Laruscade : « C'est le seul site à répondre aux contraintes des couloirs aériens et d'éloignement des lignes à haute-tension. Nous avons reconfirmé ce point et avons développé un outil sur mesure combinant 70 critères qui démontre que le site de Laruscade est le meilleur d'un point de vue environnemental », assure Vincent Guibout.
Un montage public-privé
Ce précieux sésame permet désormais à l'enquête publique de se tenir dès cet été avant qu'un arrêté d'autorisation environnementale intervienne par la suite. Mais il faudra encore arriver à financer cette infrastructure hors-norme. Avec 23,7 % du capital de Flying Whales, la Région en est le premier actionnaire public devant l'Etat (11,6 %) et c'est elle qui s'apprête à porter le risque de la construction de l'usine de Laruscade.
Séduite par les promesses de retombées économiques mais bien incapable de porter un tel projet, la communauté de communes Latitude nord Gironde en a en effet délégué à la Région la maîtrise d'ouvrage. Celle dernière pilotera également la construction de l'usine en en confiant la construction à un investisseur privé pour un montant de 150 millions d'euros. À terme, elle sera donc propriétaire de cette infrastructure unique, via une société civile immobilière, qu'elle louera à Flying Whales pendant une soixantaine d'années.
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Et pour rassurer les investisseurs privés, la Région engagera une garantie de 45 millions d'euros et attend depuis des mois que l'Etat s'engage à faire de même à hauteur de 55 millions d'euros. Sans cette garantie, pas de hangars et donc pas d'avenir pour Flying Whales. « Nous n'avons aucune inquiétude, l'Etat sera au rendez-vous pour soutenir le projet comme il l'a toujours été », répond Vincent Guibout.
Une attention qui agace
Il n'empêche que toutes ces attentions accordées par la Région à Flying Whales font grincer des dents au sein de l'écosystème régional où d'autres start-up aimeraient bénéficier du même traitement de faveur. « La Région fait pour Flying Whales ce qu'elle ne fait avec aucune autre entreprise », s'inquiète également Fabien Robert, sur les bancs de l'opposition centriste. « Elle prend de gros risques financiers et compte sur une revente du hangar si Flying Whales fond les plombs. Mais je ne vois pas comment un autre industriel pourrait se porter acquéreur. »
Quel plan B si Flying Whales fait faillite ?
Si Flying Whales met la clé sous la porte, la Région et l'Etat se retrouveront propriétaire d'un actif industriel hors norme difficile à valoriser. Au conseil régional, on assure que le sujet a été regardé de près : « On pourra le louer à un autre acteur aéronautique mais aussi le reconvertir en mur d'escalade, en cinéma, en complexe de loisirs ou en entrepôt logistique. » En Allemagne, au sud de Berlin, un hangar de 66 000 m2 était voué à accueillir l'entreprise de dirigeables Cargolifter avant qu'elle ne fasse faillite en 2002. Le bâtiment de 360 m de long et 106 m de haut a finalement été cédé pour 20 % de ses coûts de construction pour devenir un parc aquatique. En France, le hangar à dirigeables construit en 1878 à Meudon, au sud de Paris, avec des dimensions plus réduites (70 m de long et 23 m de haut) est devenu un lieu culturel en 2023.
Un décollage prévu en 2027
Après 12 à 18 mois de travaux, l'usine pourrait entrer en service courant 2027 avec trois à quatre ans de retard par rapport au calendrier initial qui visait 2024. Autant dire que le temps presse puisque, selon nos informations, chaque année qui passe occasionne une trentaine de millions d'euros de dépenses de fonctionnement pour l'entreprise de plus de 200 salariés. Un montant démenti par Vincent Guibout.
Quoi qu'il en soit, Flying Whales, qui a levé 122 millions d'euros mi-2022, cherche à nouveau à boucler un tour de table d'environ 150 millions d'euros dans le courant de l'été 2025. Nul doute que l'avis favorable obtenu sur le site de Laruscade est de nature à rassurer d'éventuels investisseurs alors même que l'entreprise vient d'officialiser une « entente de principe » pour implanter une deuxième usine de dirigeables au Québec. Il est question d'aménager 50 hectares sur l'aéroport de Sherbrooke, à l'est de Montréal.
D'autant qu'à l'étranger, d'autres acteurs se positionnent sur le retour du dirigeable. En Californie, l'entreprise LTA (Lighter than air), financée par Sergey Brin, l'un des cofondateurs de Google, a mené fin 2024 un premier vol expérimental de son Pathfinder 1. Ce dirigeable de 125 mètres de long sur 20 mètres de diamètre vise notamment le transport de charges de point à point. En Europe, ce sont les Britanniques de HAV (Hybrid air vehicles) qui développent le Airlander 10, un dirigeable prévu pour 2028 pour desservir des îles isolées et opérer des croisières pour voyageurs fortunés.
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